Une soirée avec Biz

Entretien avec Yann Le Perff de RCF La Rochelle

BizSalle de l’Oratoire de La Rochelle, un mercredi soir d’octobre. Une vingtaine de personne a répondu à l’invitation, dont une quinzaine d’adhérents de Pays Rochelais-Québec.

Sébastien Fréchette, alias Biz, est bien connu au Québec, tant par son groupe de rap « Loco Locass » qu’en tant qu’écrivain, surtout depuis qu’il a remporté le Prix Littéraire de France-Québec en 2015, dont un film est en court de tournage. D’ailleurs une hôtesse de l’air l’a reconnu dans l’avion lui a offert le champagne, et il n’est pas passé inaperçu dans la Cité du Vin de Bordeaux.

Biz est un peu charentais ; son ancêtre, François Fréchette est parti de l’île de Ré en 1682.

Fils d’enseignants (son père, Jean-Yves Fréchette, a inventé la « twittérature » que certains ont découvert lors du congrès France-Québec/Québec-France de 2015 à La Rochelle), est un littéraire, amoureux de la langue française et n’hésite pas dans son langage métaphorique à nous faire plonger dans les mythologies gréco-latines ou amérindiennes qui l’aident à comprendre la nature humaine. Il a découvert le Québec au fil des tournées de Loco Locass, et plus récemment l’Abitibi.

Mort-Terrain

« Mort-Terrain » se passe en Abitibi, territoire gigantesque situé à six heures de Montréal, au milieu des épinettes noires avec autant de lacs que d’habitants, dans les territoires du nord longtemps inexplorés, 80 % de la population vivant sur les rives du Saint-Laurent. On y creuse des grands barrages hydro-électriques ou des mines gigantesques qui donnent du travail, pour quelques années seulement, et polluent au cyanure les nappes phréatiques des terres amérindiennes pour des décennies. Et les compagnies minières ne peuvent être poursuivies, car elles changent de nom et partent dans d’autres pays. Il s’agit de l’histoire d’un jeune médecin qui fuit Montréal et se retrouve au bout du monde « comme un parisien qui se retrouverait en Corse ». Il est végétarien, et ici « un végétarien est un mauvais chasseur » ; il doit choisir son camp entre les blancs et les Autochtones. Biz utilise un récit normatif, mais de fait aucun compromis dans les dialogues : les personnages parlent « comme ils doivent parler ».

Biz aborde également la situation du Québec, culturellement fatigué, qui n’a pas souhaité son indépendance bien que réveillé à son identité française et francophone après la déclaration du Général de Gaulle et doit d’avoir conservé sa langue grâce que clergé qui l’a pourtant opprimé. Le Canada et le Québec ne se comprennent plus, « comme un vieux couple qui cohabite par habitude mais n’a plus rien à se dire ». Biz considère que « le Québec est occupé ; il supporte plus de voir tous les jours la photo de la reine sur les billets de banque comme une femme qui aurait dans sa chambre le portrait de son violeur ». Il estime paradoxal qu’il y ait « assez d’argent pour apprendre l’anglais aux immigrants maghrébins qui viennent travailler à Montréal, mais pas assez pour leur apprendre le français ». « Presque tous les pays colonisés ont repris leur indépendance, sauf la Catalogne, l’Écosse… et le Québec ».

La relation entre la France et le Québec reste ambigüe, les Québécois reprochant aux Français de les avoir abandonnés ; mais la France était à l’époque attaquée par la Prusse et, citant Voltaire, « quand il y a le feu au château, on de s’occupe pas des écuries ». Les Québécois perçoivent l’accent français comme pédant et prétentieux, mais les relations franco-québécoises sont maintenant fraternelles.

Biz a d’excellents liens avec les Premières Nations, à qui il a demandé de valider « Mort-Terrain » avant le publier Il rappelle l’antagonisme entre la vision chrétienne qui considère que l’être humain a été créé pour dominer le monde alors que dans la conception chamanique de la nature, l’être humain comme le castor modifient certes l’environnement mais font partie intégrante de la nature. Et quand un Amérindien chasse, contrairement aux Québécois d’origine européenne, il ne gaspille absolument rien de l’animal tué. Il considère les peuples autochtones sont « le tiers monde du Canada, mais avec -40°C en hiver, et les réserves sont souvent très isolées, sans service de santé et sans emploi à proximité, et se souvient que son grand-père emmenait son père, alors enfant et qui a évolué depuis, voir les réserves pour lui montrer « la décadence des Amérindiens ».

La question des « sacres » est abordée. Le juron français est souvent scatologique ou sexuel. Au Québec, du fait de la prééminence de l’église les sacres viennent de la liturgie ; « quand on sacre, on fait l’inventaire de la sacristie », explique Biz, et on peut faire des « chapelets de sacres»  comme « Câlice d'esti de calvaire de tabarnak d'ostie d'ciboire de sainte-viarge ! » et il y a d’ailleurs des « maîtres sacreurs ». Biz ne veut pas faire d’adaptation pour se faire mieux comprendre des autres francophones, et estime que le québécois n’est pas une langue, mais du français avec des particularités. D’ailleurs, les Français amateurs de livres québécois souhaitent lire « du québécois » dans le texte.

Naufrage

Biz revient sur sa méthode de travail, avec des fichiers de personnages comprenant leurs caractéristiques, leurs origines, et aussi leurs secrets personnels. Il écrit en écoutant de la musique techno sur « Ibiza Global Radio », rêve de ses personnages et, citant Flaubert dit que « son roman est terminé ; il ne lui reste plus qu’à l’écrire ». Il fait beaucoup de réécriture après avoir soumis les pages à son éditeur ; « il écrit la porte fermée, corrige la porte ouverte » et « écrit comme un peintre, corrige comme un sculpteur jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la substance ». Il change de milieu dans chaque livre et s’inspire de faits divers. Son dernier livre, "Naufrage", s'inspire d'un fait divers de Montréal. Son prochain livre abordera l’histoire d’un professeur de littérature spécialiste du cynisme en littérature (une sorte de Houellebecq) qui, après avoir porté un regard sombre sur la jeunesse actuelle, se trouve entraîné dans une grève étudiante.

Belle et riche soirée de rencontre avec cet homme multiple, en évolution permanente, qui mérite d’être lu et rencontré.

L'album-photos souvenir

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